Pourquoi Apple refuse d’utiliser son arme la plus puissante contre les vols d’iPhone ?
La firme de Cupertino refuse de jouer les shérifs et a fait du vol d’iPhone un marché illégal malgré elle.
Statistiquement, un iPhone est bien plus susceptible d’être volé qu’un smartphone sous Android. À Londres, par exemple, qui connaît des problèmes de sécurité urbaine de plus en plus importants ces dernières années, on en dérobe quotidiennement des dizaines. La plupart du temps, ces appareils tombent dans les mains de réseaux de trafiquants, qui les expédient ensuite en Chine, à Hong-Kong ou dans certains pays africains pour les revendre.
Pourtant, Apple dispose déjà (en théorie, du moins) de la technologie qui transforme tout appareil volé en une simple brique de silicium et de plastique complètement inutilisable. Un coupe-circuit (« kill-switch »), qu’elle applique à tous les modèles volés dans les Apple Store, mais qu’elle refuse toujours d’étendre à ceux qui sortent des magasins. Fait-elle preuve de complaisance à l’égard des voleurs, et de facto, des réseaux de malfaiteurs ? Pourquoi Apple choisit-elle d’agir seulement quand il s’agit de son stock ? L’iPhone n’a-t-il de valeur que lorsqu’il lui appartient encore ?
Quand la peur de mal faire justifie de ne rien faire
Selon Forbes, les appareils d’Apple sont quatre fois plus volés que les téléphones Android, car ils se revendent mieux et restent exploitables tant qu’ils ne sont pas bloqués par leur propriétaire. Les forces de l’ordre britanniques parlent d’un trafic très organisé : « jusqu’à 75 % des téléphones volés sont exportés à l’étranger, avec 28 % finissant en Chine ou Hong Kong ».
Comme expliqué précédemment, Apple pourrait rendre ces vols inutiles grâce au kill-switch, activé par défaut sur les modèles de démonstration présents dans ses magasins. Dès qu’un iPhone quitte le réseau du magasin, il se verrouille, déclenche une alarme, affiche un message d’alerte et devient impossible à réinitialiser. Si elle refuse de l’appliquer aux iPhones déjà vendus, c’est que cela représenterait pour l’entreprise une boîte de Pandore, qu’elle ne souhaite absolument pas ouvrir.
D’abord, elle invoque le risque d’abus : activer un kill switch global sans limites exposerait Apple à des milliers de signalements abusifs (ex-conjoints vengeurs, arnaques, litiges commerciaux, sabotages de ventes) qui pourraient conduire de nombreux appareils à être inutilisables.
L’autre problème mis en avant est le marché de l’occasion et les victimes collatérales : bloquer de façon irréversible un IMEI ou une machine risquerait de punir des acheteurs de bonne foi et d’accroître les volumes d’appareils hors d’usage. Ce qui est un problème à la fois économique et écologique, même si dans ce dernier cas, Apple n’est pas la meilleure élève qui soit.
Viennent ensuite des enjeux de processus et de responsabilité. La Metropolitan Police de Londres reproche à Apple de ne pas exploiter pleinement les registres nationaux (NMPR) identifier et bloquer les iPhone déclarés volés. L’institution aimerait également qu’elle adopte un rôle plus proactif, et qu’elle devienne, elle aussi, actrice de la dissuasion.
Jusqu’où peut aller Apple au nom de la sécurité ?
Apple, de son côté, renvoie la balle : elle fournit déjà des outils (Find My, Activation Lock, Stolen Device Protection) et répond aux demandes officielles, mais rappelle que la décision d’endosser un pouvoir de désactivation généralisée soulèverait potentiellement des conséquences juridiques lourdes. Faux positifs, demandes gouvernementales, risques de responsabilités en cas d’erreur de signalements, etc. Autant de risques juridiques que la marque préfère laisser aux États.
Derniers aspects, et c’est sans doute là que réside le nœud le plus solide de cette problématique : les questions relevant de l’éthique et de la politique. Si Apple débloquait un jour la possibilité de court-circuiter n’importe quel appareil dans le monde, cela reviendrait à confier à une entreprise privée un pouvoir d’intervention quasi-étatique.
Une capacité souveraine sur plus d’un milliard d’iPhone circulant dans le monde et donc à lui octroyer un droit d’ingérence absolu : désactiver, sur simple signalement, un appareil personnel, professionnel ou politique, sans aucun contrôle démocratique. Pour une entreprise qui revendique la défense de la vie privée de ses usagers comme sa priorité absolue, assumer un tel pouvoir reviendrait à contredire le cœur même de son discours.
Finalement, nous nous retrouvons ainsi devant un problème qui paraît presque insoluble. L’entreprise s’est retrouvée piégée par sa propre réussite ; en assurant une sécurité totale à ses utilisateurs, elle s’est attribué, sans le vouloir, un pouvoir qu’elle n’ose plus exercer. Si elle agissait pour endiguer les vols, elle deviendrait une autorité mondiale, quasiment plus puissante que certains États. Sans action de sa part, elle est la complice involontaire d’un marché noir qu’elle a pourtant les moyens d’étouffer. Dans le doute, mieux vaut laisser les voleurs prospérer que de donner matière à s’inquiéter aux actionnaires.
- Apple dispose déjà d’un système capable de neutraliser instantanément tout iPhone volé, mais choisit de ne pas l’étendre aux utilisateurs.
- L’entreprise invoque des risques juridiques, écologiques et éthiques pour justifier cette retenue, craignant d’endosser un rôle de juge technologique mondial.
- En refusant d’agir, elle maintient un fragile équilibre entre la défense de la vie privée, la préservation de son image et la complaisance face au marché noir.