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Édito

L’affaire GT Advanced technologies en 5 questions

Comment GT Technologies, le fabricant de saphir de synthèse, a-t-il pu faire faillite, alors qu’il compte Apple au rang de ses (très) gros clients ? Une plongée dans l’histoire récente de l’entreprise donne quelques pistes, et soulève beaucoup de questions…

Il y a

 

le

 

Par

Tom Guiterez

Les faits : GT Advanced Technologies, le principal fabricant mondial de saphir synthétique et partenaire d’Apple dans une usine de fabrication à grande échelle, s’est placé sous la protection de l’article 11 de la loi américaine sur les faillites. Le PDG de la société, qui du fait de ce partenariat privilégié apparaissait comme une start-up extrêmement prometteuse, a vendu un certain nombre d’actions dans les semaines qui ont précédé la présentation de l’iPhone 6, dans des conditions qui devront sans doute être éclaircies.

Quelles sont les activités de GT Advanced Technologies ?

L’activité première de GT Advanced Technologies a d’abord été tournée vers la conception de cellules photoélectriques à haut rendement, et la fabrication de panneaux solaires. Cette activité est devenue minoritaire dans le chiffre d’affaires de la société lorsque celle-ci s’est diversifiée dans la fabrication de corindon synthétique (saphir synthétique), mais également de carbure de silicium, après plusieurs acquisitions de technologies. Le carbure de silicium est notamment encore plus résistant puisqu’il mime la structure du diamant sans être aussi dur que lui, tout en présentant des caractéristiques de conduction électrique très intéressantes. Enfin, la société s’est également intéressée au secteur des écrans à diodes électroluminescentes, en particulier les bénéfices apportés par l’application de nitrure d’aluminium, hyper conducteur, sur des écrans de saphir synthétique : il est très probable que les capacités « haptiques » annoncées pour les écrans de l’Apple Watch soient obtenues grâce à ce procédé.

D’autre part, la société qui est leader sur le marché des cristaux synthétiques à haute valeur ajoutée de type saphir, commercialise également des « couveuses », sorte de fourneaux à haute pression dans lesquels « poussent » les cristaux jusqu’à obtenir des sphères de 80 ou 90 kg qui seront ensuite modelées en forme de cylindres avant d’être débitées en tranches extrêmement fines. Pour faire bon poids, GT Advanced Technologies commercialise également des outils de contrôle qualité pour évaluer la conformité aux standards des cristaux produits. Enfin, la société est en phase finale d’exploration d’une nouvelle application pour sa technologie d’implantation d’ions au cœur même de la structure des matériaux baptisée Hyperion, avec une optimisation très prometteuse de la prise en charge de certains cancers, très difficiles à traiter.

En quoi la société est-elle importante pour Apple ?

Apple a pour principe de ne prendre pour fournisseur que le leader d’un secteur donné, ou à la rigueur son challenger immédiat. GT Advanced Technologies était le seul à pouvoir lui fournir des cristaux en quantité et en qualité suffisante pour satisfaire ses besoins, d’abord pour protéger l’objectif de l’appareil photo de l’iPhone 5, puis l’année suivante celui de l’iPhone 5c et de l’iPhone 5s ainsi que son capteur d’empreintes, et au final les appareils photo de l’ensemble de la gamme iPhone 2014, ainsi que le capteur Touch ID de l’iPhone 5s et des deux modèles d’iPhone 6.

C’est la raison pour laquelle Apple, comme elle le fait très fréquemment lorsqu’il s’agit d’un composant à haute valeur ajoutée et stratégique parce que différenciant par rapport à la concurrence, a décidé d’accompagner financièrement GT Advanced Technologies dans la montée en puissance de ses chaînes de production de saphir synthétique. C’est du moins au volet « saphir » que l’on a attribué la conclusion de l’accord portant sur près de 580 millions de dollars, en 4 versements, qui s’accompagne de la construction d’une usine de production en Arizona qui a alimenté bien des fantasmes. C’est en effet à la construction de cette usine de 130 000 mètres carrés que l’on voit le départ de la rumeur qui voulait dur comme fer que l’iPhone 6 soit doté d’un écran de saphir synthétique.

Au mois d’août, MacPlus avait cependant commencé à mettre en doute cette rumeur, avant de démontrer, chiffres à l’appui, que la fameuse usine de Mesa en Arizona, qui avait alimenté tant de fantasmes, ne serait pas à même de faire face à la demande d’Apple pour une extension de ses usages actuels (appareil photo + capteur d’empreintes) et un éventuel nouvel appareil avant janvier 2015… Et encore, sur une surface beaucoup plus réduite que celle d’un iPhone 6 ou iPhone 6 plus à l’écran agrandi, ce qui plaidait davantage pour une montre connectée. Or, l’arrivée à pleine capacité de l’usine de Mesa qui coïncide avec la date de disponibilité annoncée de l’Apple Watch plaide pour le choix de GTAT comme fournisseur d’écran saphir pour la montre connectée du californien. En outre, le nouveau procédé de découpe du cristal développé par l’équipementier permet un rendement beaucoup plus élevé, à partir de la même quantité de cristal disponible, avec des feuilles de saphir de 26 microns d’épaisseur sur des matrices de 9 pouces de diamètre.

Enfin, Apple qui n’aime rien tant que nouer des partenariats à long terme une fois qu’elle a établi des relations de confiance avec un fournisseur, serait également client de GT Advanced Technologies pour les panneaux solaires destiner à alimenter en énergie s”es différentes fermes de serveurs et vraisemblablement son nouveau campus ultra efficient de Cupertino.

Pourquoi GT Advanced Technologies s’est-elle placée sous la protection de la loi américaine sur les faillites ?

La société est résolument tournée vers l’innovation, et s’efforce d’avoir toujours un coup d’avance vis-à-vis des applications futures ou des évolutions prévisibles des technologies de pointe qu’elle maîtrise déjà. On peut cependant noter la bascule extrêmement rapide de l’assiette de son activité industrielle : au 1er trimestre fiscal (de janvier à mars) 2014, GT Advanced Technologies réalisait 59 % de son chiffre d’affaires de 23 millions de dollars sur le secteur photovoltaïque, contre 25 % sur le saphir synthétique et 16 % pour le poly silicone ; au 2e trimestre fiscal de cette même année, le saphir synthétique était passé à 76 % des 58 millions de dollars de chiffre d’affaires, avec une part de photovoltaïque descendue à 19 % et le poly silicone à 5 %.

On le voit, c’est la part prise par l’activité saphirs synthétique, sous l’impulsion des commandes d’Apple, qui a pris une part extrêmement importante avec 44 millions de dollars de chiffre d’affaires, l’activité saphir de la société représentait à elle seule le double du chiffre d’affaires du trimestre immédiatement précédent. La société avait perdu 22 millions de dollars pour chacun des 2 premiers trimestres 2014, avec un total de perte cumulée de 80 millions de dollars.

Le recours au chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites ne signifie pas pour autant la cessation de l’activité de la société, qui peut poursuivre son activité tout en recherchant un « chevalier blanc », c’est-à-dire un investisseur qui accepte de renflouer la trésorerie et de reprendre à son compte tout ou partie de la dette, en échange d’une partie du capital.

Y a-t-il des zones d’ombre dans cette affaire, et Apple peut-elle avoir une part de responsabilité ?

Cette annonce pose effectivement de nombreuses questions. En voici quelques-unes :

Le dernier versement anticipé d’Apple de 139 millions de dollars pour le dernier trimestre 2014, assorti d’un bonus conséquent, était programmé pour la fin octobre. Mais il était également assorti d’un certain nombre « d’objectifs » en termes de qualité et de quantité de la part de GT Advanced Technologies. La société de Salem a-t-elle manqué ces objectifs fixés par Apple, et s’est-elle trouvée à court de trésorerie une fois privée d’un bonus sur lequel elle comptait fermement, comme le PDG Guiterez l’avait encore répété lors de la présentation de ses résultats trimestriels au mois d’août dernier ?

Selon un article de Re/Code, le site d’information fondé par Walt Mossberg à son départ du Wall Street Journal, il n’y aurait actuellement pas de saphir artificiel produit par GTAT dans les produits commercialisés par Apple. L’ensemble des iPhone (iPhone 6 plus, iPhone 6, iPhone 5s, iPhone 5c) a pourtant l’objectif de l’appareil photo protégé par du saphir, et c’est également le cas des modèles qui embarquent un capteur d’empreintes digitales (iPhone 5s, iPhone 6 et iPhone 6 Plus) pour protéger le capteur Touch ID : qui a fourni à Apple le saphir synthétique nécessaire pour les 10 millions d’iPhone vendus le premier week-end et tous ceux qui le seront ce trimestre ?

Apple a-t-elle pu le fabriquer de son côté dans la fameuse usine d’Arizona ? Le contrat conclu avec GT Advanced Technologies portait-t-il en définitive sur la fourniture d’une usine clés en main et de ses machines outils ?

Si tel est bien le cas, qu’est-ce qui a pu motiver de la part d’Apple un refus éventuel de régler le bonus prévu ? La commercialisation d’un nombre limité d’Apple Watch, munies d’écran saphir, juste avant Noël était-il par exemple envisagé ?

Lors de la dernière présentation des résultats trimestriels, Tom Guiterez le CEO de la société avait refusé de de fournir des prévisions de résultats sur les deux derniers trimestres de l’année, comme c’est pourtant l’usage au moins pour le trimestre suivant. Ce « trou d’air » dans la trésorerie de la société avait-il été anticipé ? Est-ce la raison pour laquelle Guiterez a vendu pour plus de 10 millions de dollars d’actions de sa société depuis février, dont les dernières pour 160 000 $ à la veille de la présentation de l’iPhone 6 par Apple, dont il savait pertinemment qu’il serait dépourvu d’écran saphir. Est-ce pour cette raison qu’Apple a décidée de ne pas verser le bonus prévu ?

Enfin, qui est à la source des rumeurs à propos d’un écran saphir sur l’iPhone 6, rumeurs que Tim Cook s’est vraisemblablement employé à éteindre au mois d’août ?

Quelles sont les répercussions possibles sur les lancements programmés par la firme à la pomme ?

Apple qui a besoin d’écran saphir à la fois pour ses iPhones mais à présent pour la future Apple Watch peut difficilement laisser tomber son équipementier, dont il a largement contribué à modifier le modèle économique et dont il a d’ailleurs largement financé la montée en puissance.

Apple peut-elle assurer seule la fabrication des écrans dont elle a besoin, en particulier sans la technologie de découpe développée par GTAT ? Peut-elle trouver dans des délais aussi courts un autre fournisseur capable de lui fournir en quantité suffisante un composant aussi sensible que le saphir synthétique, quand il lui a fallu plusieurs années avant de pouvoir diversifier ses approvisionnements dans un composant aussi trivial que la mémoire NAND, après sa brouille avec Samsung ? C’est pratiquement impossible.

Le plus probable est sans doute qu’Apple accepte de financer une partie de la trésorerie manquante jusqu’au début de l’année 2015, quitte à entrer pour tout ou partie dans le capital de son fournisseur… Ne serait-ce que pour continuer à le mettre à l’abri de la convoitise de ses concurrents.