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Google : le « Maître de la Porte », Maître des clés des élections US ?

L’Exécutif et le Sénat américains tentent de mobiliser leur électorat en faisant mine de s’en prendre Google et aux Géants de la tech, à quelques jours des élections

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La_Strige_(2)
© cjuneau/Creative Commons

La foudre a fini par frapper, après des semaines durant lesquelles l’atmosphère n’a cessé de s’alourdir pour les géants de la tech. Et comme souvent, l’éclair ne s’est pas forcément abattu là où on pouvait l’attendre d’abord, puisque c’est le moteur de recherche de Google qui reçoit le premier coup de tonnerre judiciaire. Et c’est le ministère américain de la justice (Department of Justice) qui lâche ce premier coup, épaulé par 11 États, deux semaines à peine avant les élections générales américaines.

Le DOJ a déposé mardi 20 octobre une plainte pour abus de position dominante à l’encontre de la firme de Mountain View. L’administration américaine lui reproche d’utiliser son poids démesuré pour devenir un « gatekeeper » d’Internet. C’est-à-dire littéralement un Cerbère, qui en verrouille l’accès afin de s’assurer que son moteur de recherche demeure une porte d’entrée obligatoire pour accéder aux ressources du réseau. Et ce, au détriment de ses compétiteurs comme de ses utilisateurs pratiquement obligés d’avoir recours à ses autres services, lesquels constituent également une part importante de son modèle économique.

Google Search, un moteur de recherche omnipotent

Concrètement, la plainte déposée à la Cour fédérale de Washington pointe les sommes considérables versées par Google pour que, par exemple, Apple installe par défaut son moteur de recherche sur son navigateur Safari. Que ce soit sur iOS ou Mac OS, d’ailleurs. Autre grief, les accords qui obligent les fabricants de smartphones sous Android à installer Google Search par défaut, sur leurs terminaux mobiles. Interconnectés en cascade, ces accords empêchent des concurrents comme DuckDuckGo, Yelp ou le français Qwant d’exister véritablement.

Ces accords sont rien moins que stratégiques pour Google, puisque le renouvellement en 2017 du pacte noué en 2007 à la sortie de l’iPhone, alors que les deux sociétés filaient le parfait amour, rapporterait à Apple rien moins que 8 à 12 milliards de dollars annuels. Soit entre 15 et 20% des bénéfices annuels de la marque à la pomme à cette époque. Et ce, uniquement pour que Google Search soit le moteur de recherche par défaut sur la version iOS de Safari.

Les parts de marché du moteur de recherche sont éloquentes : si les sources officielles estiment aux alentours de 80 % le poids de Google sur son marché intérieur aux États-Unis, celles-ci sont estimées bon an mal an autour de 90 % au niveau mondial, en fonction des cabinets d’analyse. Avec un poids écrasant en termes de publicité en ligne, ce dont ne se prive pas d’abuser la firme fondée par Larry Page et Sergey Brin.

Vers une guerre de position(s) par communiqués interposés

Bien entendu, Google n’a pas tardé à contre-attaquer par la voix de Kent Walker, son Vice-Président Exécutif pour les affaires globales, par ailleurs à la tête des services juridiques de Mountain View. Celui-ci s’est empressé de souligner que l’argumentation juridique du département de la justice comportait des failles importantes en l’espèce, et que « les gens utilisent Google parce qu’ils choisissent de le faire et pas parce qu’ils y sont obligés, ou parce qu’ils ne peuvent pas trouver d’alternative ».

Et de comparer le fait de payer pour figurer en tant que moteur de recherche par défaut dans les navigateurs, avec les pratiques de la grande distribution. Il est en effet courant que la présence sur les « têtes de gondole », à l’extrémité des rayons, soit monnayée contre espèces sonnantes et trébuchantes. La pratique est d’ailleurs partagée par les autres moteurs de recherche, souligne Walker.

Celui-ci en a d’ailleurs profité pour ouvrir plus largement son argumentation à la problématique générale des applications, elle aussi désormais sous le regard sourcilleux des différentes instances chargées de lutter contre les pratiques anticoncurrentielles. « Les gens ont téléchargé le chiffre record de 204 milliards d’applications en 2019. Nombreuses étaient celles, parmi les plus populaires, qui n’étaient pas préinstallées–pensez à Spotify, Instagram, Snapchat, Amazon, et Facebook

Walker donne également comme argument l’exemple de Firefox, édité par Mozilla, et dont le modèle économique repose presque exclusivement sur les accords promotionnels avec les moteurs de recherche. La plupart des utilisateurs américains aurait changé Yahoo !, installé par défaut à la suite d’un tel accord, avant que Mozilla ne fasse machine arrière en optant pour Google pour des raisons d’efficacité des résultats.

Des concurrents de Google qui applaudissent

Gabriel Weinberg le CEO de DuckDuckGo a commenté la démarche du département américain de la justice dans une série de tweets dans lesquels il se réjouit « que le département de la justice américain ait fait ce premier pas décisif en tenant Google pour responsable de la manière dont il a bloqué la compétition, verrouillé les gens dans l’usage de ces produits, et parachevé une domination du marché si aboutie qu’ils refusent même d’en parler ouvertement. »

C’est ce même son de cloche qui émane du post du blog de Yelp sur le sujet, qui qualifie de même la procédure de « premier pas crucial qui met Google face à ses pratiques anti compétitives et au pouvoir de son monopole dans la recherche [en ligne]. » La plate-forme d’avis d’utilisateurs poursuit en suggérant « qu’en réduisant systématiquement la qualité de ses résultats de recherche afin d’enraciner et d’étendre ses propres résultats, et en recherchant des monopoles publicitaires, Google lèse directement les consommateurs ». Et Yelp d’encourager le DOJ à agir rapidement pour y remédier.

Google, et des « Géants de la Tech »  qui « prennent » cher…

Pour autant, une telle annonce de la part du ministère de la justice américaine, 15 jours tout rond avant la date d’élections générales très polarisées et qui s’annoncent très disputées, ne doit rien au hasard. Et ce pour plusieurs raisons.

Il faut tout d’abord rappeler que c’est l’ensemble des multinationales de la Tech, Alphabet (holding qui regroupe tous les services autour de Google), Amazon, Apple, Facebook et éventuellement Microsoft qui sont dans le collimateur des exécutifs et des législateurs, de part et d’autre de l’Atlantique. C’est le cas en Europe, où la Commission Européenne a dévoilé tout récemment un projet de « paquet réglementaire » spécialement à leur intention. Mais également aux États-Unis ou la Chambre des Représentants, à majorité Démocrate, vient également de rendre un rapport très à charge et lourd de menaces.

D’autre part, Google fut-il devenu Alphabet, n’en finit pas de « prendre cher », à tous les sens du terme : le groupe a en effet collectionné les amendes-record sur le Marché Unique à quatre reprises entre juin 2017 et mars 2019. Mais, fait exceptionnel, il a également écopé d’un règlement à hauteur de 170 millions de dollars aux États-Unis pour la collecte illégale de données personnelles auprès des enfants utilisateurs de YouTube.

Un calendrier qui ne doit rien au hasard

Si Google est le premier de la liste de la reprise en main qui s’annonce aux États-Unis, alors qu’en dépit des évidences la firme de Mountain View avait jusqu’ici bénéficié d’une amnistie courtoise des fichiers accumulés par les différentes instances de régulation, c’est sans doute que le temps presse. L’administration actuelle, qui entretient depuis son installation des rapports compliqués avec les « Big Tech » la côte Ouest, joue en effet sa réélection dans la dernière ligne droite. Elle doit pour cela absolument mobiliser sa base électorale dans un certain nombre d’États-clé.

Parmi ceux-ci, on trouve les États situés sur un arc baptisé « Bible Belt » (ceinture de la Bible), qui va de la côte Sud-Est au Sud des États-Unis. Or, c’est auprès de l’électorat de chrétiens évangéliques très religieux, très majoritaire dans ces États, et qui considère la Côte Ouest, la Californie en général et San Francisco ou la Silicon Valley en particulier comme une synthèse moderne de Babel et Sodome et Gomorrhe, que le Parti Républicain doit absolument donner des gages.

Des procédures très politiques

Et ce d’autant plus que les élections présidentielles du 3 novembre prochain se doublent du renouvellement complet de la Chambre des Représentants (équivalent de l’Assemblée nationale), du tiers du Sénat, et d’environ un tiers des Gouverneurs. On comprend mieux dès lors pourquoi seuls les Attorney General (équivalent aux USA du ministre de la justice) de 11 États ont emboîté le pas de celui de Washington. Parmi eux, 10 font partie de cette fameuse Bible Belt, même si le Kentucky et la Louisiane ont choisi des Gouverneurs élus sous l’étiquette Démocrate.

Trois d’entre eux, la Floride, le Texas et la Géorgie comptent même cette année parmi les les états-clé pour l’élection présidentielle. Quant au Montana, État très conservateur du Midwest même s’il élit quasi systématiquement un gouverneur Démocrate pour rééquilibrer son vote ordinairement très largement Républicain, il symbolise à lui seul toute l’incertitude et la polarisation de cette élection. 

Des enjeux également pour les élections locales intermédiaires.

Or, selon le dernier sondage publié par l’université du Montana, deux semaines avant la date de l’élection, c’est sans surprise le président sortant qui fait la course en tête dans le volet présidentiel du scrutin, avec 51 % d’intentions de vote contre 44 % pour Joe Biden (soit 7 % d’écart). Mais en l’espèce, on est bien loin des 20 % qui séparaient en 2016 le futur 45e président des États-Unis de son challenger Démocrate.

Mais en ce qui concerne le volet local de la consultation, l’exécutif était pourtant paradoxalement dans l’obligation de faire lui aussi quelque chose. Steve Bullock le Gouverneur Démocrate sortant qui briguait cette fois un siège au Sénat est certes pointé en tête selon la même étude, mais avec 2 % d’avance seulement, très largement en deçà de la marge d’erreur. Pire : son ancien numéro 2,  Mike Cooney, qui brigue sa succession est devancé de 5 points par le député sortant Greg Gianforte (42 % contre 47 %).

Les réseaux sociaux de Google, Facebook et Twitter aussi sur la sellette

Les exemples équivalent se sont bousculés en cette fin de campagne. Parmi ceux-la, on peut citer également la nomination au forceps de la Très Catholique juge  Amy Coney Barrett à la Cour Suprême par le Sénat, à la dernière limite, ou de l’audition in extremis, à six jours de l’élection présidentielle, de Sundar Pichai, Mark Zuckerberg et Jack Dorsey par la commission spéciale du Sénat. 

Respectivement PDG  d’Alphabet (YouTube et Google), Facebook et Twitter, ceux-ci se sont vu accuser par les sénateurs républicains de favoriser des « biais anticonservateurs » de par les règles de modération appliquées sur leurs réseaux sociaux. Au point que le sénateur Démocrate du Montana, Jon Tester, pourtant très incisif lors d’une précédente audition en décembre 2018,  s’est presque senti obligé de s’excuser.

« Cette audition est un coup politique. Je le sais, mes collègues le savent, tout le monde ici le sait (…). Et pourtant, il y a beaucoup, beaucoup de sujets sur lesquels nous avons des questions à vous poser : sur les manquements à la vie privée ou la désinformation sur vos plateformes. J’espère que vous reviendrez, l’an prochain, pour répondre sur ces questions. » (cité par Le Monde)

Une clause de revoyure… et sur plusieurs années !

Que ce soit au Sénat ou à la Chambre des Représentants, les protagonistes sont en effet appelés à se revoir, et ce pendant plusieurs années : quoi qu’il arrive, il risque de se produire plusieurs alternances au Congrès, voire à la Maison-Blanche avant qu’une quelconque procédure puisse arriver à son terme. À moins que les intéressés ne se soient décidés à moraliser leurs pratiques, sous la pression conjuguée des législateurs américains et européens.

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