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Édito

AAPL : à quoi jouent les banques d’affaires?

D’un placement de père de famille, l’action Apple n’est pas loin de glisser vers le titre spéculatif : qui se goinfre au passage ?

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Faudra-t-il un jour demander aux banques d’affaires et à leurs analystes de « rendre l’argent », sinon aux actionnaires du moins aux gouvernements, dont ils ont consciencieusement fait les poches des années durant ? Le programme est vaste, mais d’ailleurs pas si éloigné de celui relevé un jour dit-on par Charles de Gaulle sur une jeep de la 2e DB à la Libération, si l’on considère que l’action d’Apple vient d’atteindre à nouveau un sommet très largement grâce aux recommandations d’une banque d’affaires… Avec une argumentation la plupart du temps complètement à côté de la plaque.

La note publiée le 19 août par Morgan Stanley, et dont AppleInsider a obtenu copie, se conclut en effet par une « forte recommandation » du titre AAPL jusqu’à hauteur de 110 $, lequel en a profité pour passer lestement la barre psychologique des 100 $ contre une cotation aux alentours de 98 $ la veille et tutoyait les 101 $ le lendemain soir. Quelques rumeurs bien senties et quelques avis d’analystes bien compassés plus tard, l’action Apple a passé largement la barre des 102 $ depuis. Compte tenu de la division du titre à 7 pour 1 intervenues en juin, Apple renoue avec les sommets atteints le 19 septembre 2012 et une capitalisation boursière au-delà des 600 milliards de dollars, qu’elle n’avait plus connu depuis : c’est en effet à ce moment que Samsung avait réclamé la place de numéro 1 des ventes de téléphones mobiles, au moins en volume. Ceci semble toujours devoir être le cas, mais, depuis, les annonces (plus ou moins fantaisistes) autour de l’iPhone 6 semble avoir fait tourner bien des têtes. En l’occurrence, celle également de Katy Huberty qui avance les arguments suivants, lesquels sont loin d’être tous inattaquables :

– 1 – La part des investisseurs institutionnels dans le capital d’Apple serait historiquement basse, en tout cas significativement inférieure aux 4,5 % de septembre 2012, lors du pic précédent du titre.
– 2 – Les efforts consentis par Apple pour améliorer sa gouvernance et ses produits sont beaucoup plus importants ces derniers temps, comme en témoigne le recrutement de responsables et les investissements en recherche et développement ou les acquisitions de sociétés en progression ces derniers temps. En particulier, Apple dépense davantage en fabrication et en achats de composants comme elle ne l’a jamais fait, au moins depuis 2007 date du lancement du premier iPhone.
– 3 – Huberty a égaleme=nt remarqué que la part des services dans le chiffre d’affaires de la société est en augmentation constante, et que les dépenses en rapport avec l’exercice de la garantie diminuent parallèlement. Enfin, dernier éclair de génie relevé par Appleinsider, l’auteur s’attend à des marges brutes pour le trimestre à venir plus favorables qu’il y a 2 ans, au moment du lancement de l’iPhone 5 ou de l’iPad mini qui a correspondu à une certaine érosion de celles-ci.

«L’analyste ne s’autorise que de son propre désir,» estimait Jacques Lacan… mais il ne doit pas pour autant prendre celui-ci pour la réalité. Or, et même si Katy Huberty, il faut le souligner, a par le passé plutôt pas mal réussi ses projections à propos de la marque à la pomme – il faut également souligner que sa position de prescripteur au sein d’une banque d’affaires prestigieuses lui donne accès à des informations privilégiées – en l’occurrence la confiance ou même la foi du charbonnier dans la bonne santé de la firme ne font pas une analyse pertinente pour autant, a fortiori si les arguments avancés, pour l’essentiel la compilation de notes déjà publiées, n’ont qu’un rapport très relatif avec cette réalité.

– 1 – il s’agit vraisemblablement d’anticiper un retour de ces investisseurs institutionnels, dont la présence dans l’actionnariat de la firme à la pomme est estimée à 2,3 %, contre une moyenne d’environ 3,4 % par exemple pour le « panier de référence » du Standard & Poor’s 500. Or c’est précisément cette sous-représentation desdits investisseurs institutionnels, réputés pour leur prudence et la pérennité de leurs investissements, qui fait peser la principale menace de volatilité sur le cours : la firme de Cupertino extrêmement solide, avec un modèle industriel particulièrement sain. Or c’est bien cette sous-représentation des gestionnaires institutionnels les processeur d’actions AAPL , ou plutôt du coup cette surreprésentation des « boursicoteurs du dimanche » toujours prêts à s’égayer commune volée de moineaux, q4ui met ces derniers, et le titre, à la merci de la moindre rumeur… Et des prédateurs.

Dès lors, on voit mal comment il peut s’agir d’un indice de bonne santé du titre… sauf à vouloir faire du titre Apple un placement spéculatif et à la merci de la moindre saute d’humeur du marché. La firme de Cupertino reste extrêmement solide, avec un modèle industriel particulièrement sain. Les bons résultats de la firme ne se sont pas démentis depuis une bonne quinzaine d’années, et singulièrement depuis 2 ans date à laquelle le titre AAPL avait déjà flirté avec les sommets, à la différence d’ailleurs de l’ensemble de ses concurrents. À moins bien sûr que l’analyste n’anticipe un retour de ces investisseurs de référence, cherchant à rééquilibrer leur portefeuille et rassurés par les annonces à venir autour du « nouveau cycle produit » anticipé dans la note. Reste que ce rééquilibrage autour des 600 milliards de capitalisation représente une belle somme pour une entreprise qui reste pour l’heure 2e sur son marché et que, comme le dit le proverbe boursier, « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel ».

– 2 – Connaissez-vous l’histoire du fermier qui vient s’installer près d’une réserve indienne et qui, des liens de confiance une fois noués va leur demander si l’hiver qui s’annonce sera rude ?[[La fameuse blague du fermier et des Indiens :

Des colons se sont installés en Nouvelle-Angleterre, à la fin du XVIe siècle et, l’automne fraîchissant, l’un d’eux se décide à pousser jusqu’au village Cherokee voisin. Là, il arrive à communiquer un peu avec un ancien qui parle un peu d’anglais, et lui demande si l’hiver sera rude.

– Oui oui, répond l’ancien : les hivers sont assez rudes par ici.

Le colon repart, coupe du bois pour passer la saison comme il pouvait le faire chez lui en Écosse et, par précaution, une bonne quantité supplémentaire
– On ne sait jamais, se dit-il…

Puis il retourne au village Cherokee pour en avoir le cœur net, et redemande au même vieux si l’hiver sera rigoureux.

– Oui oui, répond l’Indien : l’hiver est parti pour être très rude cette année.

Le colon repart, coupant encore une bonne quantité de bois qui met en réserve et retourne à son village indien, pour interroger son expert.

– L’hiver sera très très rude cette année, très très froid lui répond l’Indien

Et le colon repart massacrer un peu plus la forêt… Après 2 ou 3 allers-retours supplémentaires et une montagne de bois abattue par l’Européen, celui-ci est quand même pris d’un doute et retourne une dernière fois au village Cherokee pour interroger l’ancien, et lui demande :

– Tu peux me le dire, maintenant que je suis ton ami : comment fais-tu pour savoir que l’hiver sera aussi rigoureux que tu me l’annonces ?

– C’est facile, répond le vieux : homme blanc est très savant. Si lui couper beaucoup de bois avant l’hiver, c’est sûrement qu’il fera très très froid…]] Katy Huberty probablement pas, ou alors l’a oubliée. Si Apple dépense davantage qu’en 2007 en 2010 en matière de composants électroniques de recherche-développement, c’est tout simplement qu’elle a davantage de fers au feu – c’est-à-dire qu’elle conçoit et ça fait fabriquer davantage de classes de produits qu’alors – et surtout qu’elle en vend beaucoup plus… Et elle a même vraisemblablement avec la greffe de l’intelligence sur l’équipement de la personne et de la maison une occasion supplémentaire d’élargir considérablement son périmètre, ce qui est également valable pour sa recherche et développement. Au reste, et comme le relève avec pertinence le papier d’AppleInsider, l’opération menée avec le rachat de Beats représente à elle seule le montant consacré par Apple pendant plusieurs années à ce type d’investissement.

Apple n’a sans doute pas recruté ces derniers mois davantage de dirigeants de haut niveau qu’au cours des dernières années : d’une part il se trouve qu’un certain nombre de recrutements antérieurs n’ont pas été des plus pertinents, entraînant un turnover supplémentaire par rapport à ce que la société avait pu connaître auparavant. Et surtout, davantage en ligne avec sa nouvelle stratégie de développement.

Car c’est bien là que se trouve la nouveauté et l’intérêt de la situation de la société en ce début d’automne : Tim Cook après avoir remis sa boutique en ordre a clairement identifié à la fois les brèches à colmater dans son dispositif, et les nouveaux objectifs qu’il entend remporter, C’est d’ailleurs l’exposé qu’il devrait mener devant le ban et l’arrière ban de la presse anglo-saxonne spécialisée le 9 septembre prochain.

– 3 – Ce qu’il y a de bien avec Apple, c’est qu’on peut d’autant plus confortablement faire des prophéties auto réalisatrices que la société est extrêmement prudente dans ses projections de trimestre à l’autre. A tel point que l’on peut sans coup férir parier que si elle annonce qu’elle prévoit de faire, au hasard, une marge brute entre 37 et 38 pour cent, on peut être pratiquement assuré que le résultat effectif ira au-delà au moins d’un demi-point, c’est-à-dire dans notre exemple au moins 38,5 % ou davantage. Or, devinez quoi, 38,5 % c’est précisément la marge brute effective réalisée par Apple pour son précédent trimestre de Noël. « Pas mal !… C’est magique, non ?… » aurait dit Garcimore… Quant à la part sans cesse croissante prise par les services dans le chiffre d’affaires d’Apple, voici plus de 10 ans que Fred Anderson, alors responsable financier à Cupertino, avait averti les analystes que ce serait désormais le cas, parallèlement aux ventes de logiciels et de matériel.

Il ne s’agit pas ici de se payer à bon compte telle ou tel analyste, ou de charger à bride abattue on ne sait quels moulins et le complot supposément ourdi par les organismes d’évaluation ou d’analyse pour minorer les résultats et les perspectives d’Apple. Les biais méthodologiques, les erreurs de jugement et le conformisme, accentués par la diffraction inhérente aux particularismes de la marque à la pomme, se suffisent à eux-mêmes. Et encore une fois, à ce jeu Katy Huberty est bien loin d’être la pire. Un aspirant prix Nobel d’économie a ainsi voici quelques jours suggéré dans une note publiée sur le site spécialisé Seeking Alpha de se débarrasser de ses titres AAPL immédiatement après la Keynote du 9 septembre… Histoire probablement de faire chuter le cours et de ramasser un joli paquet au passage. On le voit, ces avis plus ou moins autorisés ont des effets réels et concrets sur les variations du titre de la marque, dont les oscillations se matérialisent par la « condensation » ou la « sublimation » de millions de dollars très concrets, quel que soit la quantité d’air brassé par ailleurs par les commentateurs.

Or la valeur du titre, dont la progression continue vient valider le bien-fondé de la réorganisation et de la stratégie mise en œuvre par Tim Cook depuis qu’il a repris les rênes de la société, est supposée refléter la bonne santé de la marque et de ses résultats, dans la durée, en même temps qu’elle est un instrument pour attirer et rémunérer les talents d’exception dont elle a besoin pour continuer à innover. Le titre AAPL est de fait à l’image de la société dont elle représente une infime partie du capital, et dont il convient de respecter l’apparent train de sénateur. Sauf à envisager une catastrophe planétaire ou un cataclysme qui mette à bas la moitié de la Californie du Nord, une recommandation d’achat à hauteur de 115 $ plutôt que 120 ou 130 ne correspond à rien, dans la mesure où il n’y a pas de limite potentielle au développement d’Apple telle qu’elle est gérée aujourd’hui, et quiconque a eu la chance ou l’intuition de participer à son capotal dans les années passées ne devrait s’en séparer qu’en cas d’absolue nécessité.

Quelque chose à l’image de la rareté et de la pertinence des prises de parole des responsables de la marque, à des années-lumière des gesticulations de la concurrence et commentateurs. Le contenu de l’événement spécial convoqué pour le 9 septembre prochain à toutes les chances de s’apparenter à un assez substantiel bras d’honneur, à l’adresse de ceux qui ont fait mine de s’interroger depuis 2 ou 3 ans de façon plus ou moins intéressés, non plus sur l’âge ou sur l’état de santé de l’ancien capitaine, mais à présent sur la capacité du nouveau patron d’Apple à continuer à innover. En l’occurrence, le fameux doigt de Phil Schiller l’an passé était sûrement une entrée en matière…

Apple insider